Victime d'un AVC

Une seconde pour descendre aux enfers

Il était six heures du matin ce 20 septembre 2013. Tout autour de moi s'inscrivait dans la normalité. Je me levai pour le passage obligé à la toilette suivi de la préparation de la nourriture pour le chat. Je retournai me coucher. Soudain, sans avertissement, en voulant changer de position, tout s'écroule autour de moi. Je deviens incapable d'émettre un seul son ou simplement de bouger. Après quelques minutes qui m'ont semblé des heures, je réussis à produire un bruit ressemblant plus à un borborygme qu'à un son articulé. Heureusement, mon épouse entend ma plainte et signale ma détresse au service du 911. Je suis sauvé? Non, mon calvaire ne fait que commencer. Transporté en ambulance à l'hôpital de l'Enfant-Jésus à Québec, je suis immédiatement pris en charge par une équipe d'urgentologues qui comprennent vite que je viens de subir un accident vasculaire cérébral (AVC).

Le leurre d'une conscience qui refuse la réalité

Les deux jours qui ont suivi sont comme un trou sombre dans mes souvenirs. Dans un état mi-comateux, je ne réalise pas du tout ce qui se passe réellement. J'ai l'impression de planer au-dessus de la réalité de mon corps qui ne m'appartient plus. Je le vois déposé dans un corbillard stationné à l'entrée de l'hôpital. Mon esprit n'enregistre plus rien de positif.

Mon séjour à l'hôpital dura deux semaines. Très tôt, je réalise que la paralysie a frappé mon côté droit. Pied, main et mâchoire ne fonctionnent plus normalement. Ma main droite n'a plus d'existence pour moi. Je ne la retrouve pas toujours là où je crois qu'elle se trouve. Mon élocution est presque nulle. Ma mémoire ne m'est d'aucun secours. Je ne reconnais même pas mes proches. Le personnel hospitalier manifeste une grande gentillesse à mon endroit mais je ne sens rien d'encourageant dans leurs propos. Ma vie vient d'être chamboulée.

Cloué à mon lit d'hôpital, peu à peu on tente de me faire réaliser ce qui vient de m'arriver et les conséquences avec lesquelles je devrai désormais composer. Les médecins qui se relaient à mon chevet me donnent des informations souvent techniques que je ne suis pas en mesure d'assimiler correctement. Tout ce bouleversement m'apparaît tellement invraisemblable. Aucune intervention chirurgicale n'a été faite sur ma personne. J'étais, par contre, sous surveillance étroite. On voulait sans doute prévenir toute récidive de l'accident que j'avais subi.

Pourquoi moi? Pourquoi moi?

Le personnel médical et infirmier ne pouvait m'expliquer avec précision ce qui s'était passé et surtout pourquoi une telle chose était survenue. Et voilà que la grande question s'installe tranquillement dans mon esprit : POURQUOI MOI? Je n'avais décelé aucun signe annonciateur de cet événement. Mon régime de vie me plaçait dans la catégorie des personnes en très bonne forme à 79 ans, profitant d'une bonne alimentation, pratiquant des activités sportives presque tous les jours et ayant une vie sociale valorisante.

Avant de quitter l'hôpital, on m'installa sous la peau au niveau de la poitrine un petit appareil électronique pouvant enregistrer le fonctionnement du muscle cardiaque pour en rendre compte périodiquement aux chercheurs s'intéressant à mon cas et aussi pour aider à intervenir judicieusement si un problème relié au cœur devait survenir.

Je rêvais à ma renaissance

A ce moment, je commençais à être conscient de mes handicaps mais je refusais de penser que je devrais composer avec eux pour le restant de ma vie. On m'avait pourtant expliqué que plusieurs connexions du cerveau avaient été atteintes et qu'actuellement on n'avait aucun moyen pour les rétablir, le cerveau étant un organe très complexe dont on ne comprend pas encore tout le fonctionnement. Le rêve qui me poursuivait sans relâche me transportait au jour à venir où je retrouverais presque toutes mes facultés physiques et mentales que j'avais perdues : paralysie du côté droit avec une main que je vois mais que je ne sens pas, un pied qui refuse d'avancer selon mes désirs, une mémoire qui a effacé une très grande partie de mon existence, une élocution chancelante et parfois nulle pour engager une conversation même des plus simples.

De l'hôpital au Centre François-Charron

J'ai eu la chance après mon séjour à l'hôpital d'être admis au Centre François-Charron, à Québec. Il s'agit d'un institut de réadaptation en déficience physique qui regroupe de nombreux chercheurs scientifiques et qui accueille les personnes handicapées lourdement à la suite d'un accident. On n'y propose pas la guérison mais une prise en charge pour aider l'accidenté à réaliser ce qui lui arrive, à recevoir les premiers soins adaptés à son état et à préparer son adaptation à sa nouvelle vie s'il y a lieu.

Que retrouver quand on a l'impression d'avoir tout perdu?

J'ai passé environ trois mois au Centre François-Charron.

Les souvenirs de mon séjour à cet endroit ne sont pas très précis. Mais avec l'aide de mes proches, particulièrement de mon épouse et deux de mes frères, je réussis à reconstituer quelque peu cet épisode de vie. Ce qui m'a probablement le plus marqué fut le constat de l'état sérieux de dépendance dans lequel je me trouvais au lendemain de mon accident. Un besoin d'aide pour aller à la toilette, pour marcher, manger, etc. Je me sentais comme en sursis, en attente d'une guérison qui surviendrait un jour comme sous l'effet d'une baguette magique. À cette époque, il était hors de question pour moi d'admettre que je devrais accepter de vivre avec les grosses séquelles de mon AVC. On me disait de ne pas m'attendre à des miracles. Certaines personnes récupéraient plus facilement que d'autres leurs facultés amochées à la suite d'un tel accident. Je me disais : alors, pourquoi pas moi! Mais les thérapeutes que je fréquentais se gardaient bien d'entretenir chez moi beaucoup d'espoir en ce sens.

La guérison n'est pas instantanée

Peu à peu, j'ai réappris à parler, même si au début ce fut très laborieux. J'ai réappris à utiliser ma main gauche pour compenser la perte de la droite, à réutiliser ma mémoire pour mettre en place des idées qui me permettaient à nouveau de penser. Cette récupération se faisait à un rythme trop lent à mon goût. J'aurais voulu que la guérison soit aussi instantanée que le fut l'accident qui m'a terrassé.

Je dois avouer que je n'étais pas heureux à François-Charron, même si les soins et l'attention que j'y recevais étaient sans reproche. Je ne m'y sentais pas à ma place. Il me semblait que je le serais davantage chez moi, dans un environnement familier. Mais j'oubliais alors que j'étais dépendant pour à peu près toutes les activités personnelles du quotidien. Sans compter sur le fait que mes moyens d'expression et de communication étaient encore très limités. Lorsqu'on m'a permis de faire une sortie à mon domicile à l'approche de la période des Fêtes, je me suis mis en tête de planifier ma sortie définitive du centre de réhabilitation en conservant la possibilité d'un suivi quelques fois par semaine, particulièrement pour ce qui est des exercices en piscine et des séances d'orthophonie. À ma grande satisfaction, on a préparé ma rentrée au bercail pour que j'y sois le plus confortable possible compte tenu des circonstances.

Évidemment, toute l'organisation de mon déménagement n'aurait pas été possible sans la participation de tous les instants de mon épouse, Claire, qui m'a en quelque sorte pris en charge pour me familiariser de nouveau avec la vie domestique. La perte d'autonomie que j'avais subie m'avait laissé dans un état de grande dépendance. C'est donc ma compagne qui a dû ajouter à ses responsabilités toutes celles que j'assumais dans le passé, dont la gestion budgétaire et l'administration des affaires familiales. Je lui dois une fière chandelle.